![]()
La transition vers la démocratie
|
Après lécrasante victoire électorale de Jean-Bertrand Aristide, une nouvelle équipe accéda au gouvernement avec la ferme intention de rénover le système politique. Ils croyaient en la démocratie et voulaient résoudre les grands problèmes du pays : analphabétisme, déboisement, manque dhygiène, alimentation en eau, etc. Ils gouvernèrent dans le cadre de la Constitution de 1987 qui prévoyait un Premier ministre et la coexistence de lexécutif avec un Parlement pluraliste. Ils devaient aussi compter avec une armée pénétrée par les macoutes, la corruption et linsubordination. Le secteur privé se montra réticent à collaborer et à investir ses capitaux. Le président Aristide, marqué par ses positions radicales antérieures et ses déclarations contre loligarchie, suscita contre lui la suspicion, lhostilité systématique des anciennes classes dirigeantes. Son programme traduisait des consignes et expressions simples comme « justice, transparence et participation », « seuls nous sommes faibles, unis nous sommes forts, solidement unis, nous sommes une avalanche ». Doù le nom de gouvernement « Lavalas » qui voulait rénover et amplifier la base du système politique en écartant du pouvoir les complices du duvaliérisme. Parlant de « ceux qui sont sous la table et ceux qui sont autour de la table », le président Aristide évoquait la nécessité de placer tout le monde autour de la table. La communauté internationale et le F.M.I. comprirent que ce gouvernement créait les conditions préalables et indispensables au développement. 511 millions de dollars furent concédés pour appuyer sa politique. Cependant, lhostilité de loligarchie haïtienne ne faiblit pas. La classe dominante, inquiète de se voir dépassée, indifférente au progrès du pays, ne pouvait admettre lémergence du peuple comme acteur sur la scène politique. Elle entreprit de détruire ce processus démocratique avec lappui des militaires. Le coup dÉtat du 30 septembre 1991 fit plus de trois mille morts et fit régner dans tout le pays un climat de répression. Le gouvernement Balaguer, en république Dominicaine, entama une politique de déstabilisation en expulsant plus de quarante mille Haïtiens (braceros des plantations decanne à sucre pour la plupart) vers leur pays dorigine quatre mois après linvestiture dAristide. Lensemble de la communauté internationale, en particulier les pays membres de lO.E.A. (Organisation des États américains), de lO.N.U., de la C.E.E., du Caricom (Caribbean Community and Common Market, Marché commun des Caraïbes anglophones) et le Congrès des États-Unis ont exprimé leur condamnation du coup dÉtat des militaires. Ils exigèrent le retour à lordre constitutionnel, et leur réprobation prit des formes variées : lO.E.A., la C.E.E. et plusieurs gouvernements suspendirent leur aide économique à Haïti ; lExecutive Order du président Bush pris dans le cadre des résolutions de lO.E.A. imposa lembargo contre le gouvernement de Haïti. Cependant, ces sanctions, en particulier lembargo, nont pas eu leffet escompté. Elles ne réussirent pas à assurer le retour dAristide au pouvoir, et affaiblirent énormément le pays sur le plan économique.
Lidée et la nécessité dinstaurer une nouvelle forme dÉglise germent à la faculté de théologie de Port-au-Prince vers 1968-1970. Les futurs prêtres se mettent à lécoute dun nouveau discours de la théologie sur la libération des pauvres, lexploitation et les injustices sociales. Ils sont profondément marqués par les préoccupations manifestées par les évêques américains à Puebla en 1979. « Nous considérons, à la lumière de la foi, comme un scandale et une contradiction avec lêtre chrétien que le fossé aille sélargissant entre riches et pauvres. Le luxe de quelques-uns est une insulte à la misère des masses. » Ces prêtres, soutenus par dautres chrétiens, acceptent dorganiser, en Haïti, des communautés ecclésiales de base, connues sous le nom de Ti Kominoté Legliz (T.K.L.), au sein desquelles les chrétiens apprennent, en lisant la Bible au travers de leur expérience, à analyser la réalité et à découvrir les causes qui engendrent la misère, lanalphabétisme, le chômage et la violence. À partir de 1980, lÉglise catholique haïtienne décide détablir de nouveaux rapports avec la politique et prend fermement position face à la dictature. Elle entend rompre le silence qui faisait delle le complice du régime Duvalier. Dans un communiqué, la Conférence haïtienne des religieux (C.H.R.) déclare : « Où est lÉglise ? Y en a-t-il encore une ? Où sont nos évêques ? Nous laissent-ils seuls dans nos épreuves ? [...] Lheure est venue où nous devons faire un choix qui mènera lÉglise vers un autre tournant. Le choix est clair : cest loption préférentielle pour les pauvres. » Deux ans plus tard (déc. 1982), au cours de leur symposium qui regroupe cent vingt délégués de tous les diocèses, les évêques énumèrent les maux quil faudrait combattre : la division, linjustice, la misère, la peur, le chômage, le manque de terre pour les paysans, la dislocation des familles et linsuffisance du système éducatif. La visite du pape Jean-Paul II en Haïti, en 1983, encourage le clergé et les autres Haïtiens en quête de démocratie à lutter contre le régime Duvalier. Tous accueillent avec enthousiasme le mot dordre lancé par le pape : « Il faut que ça change ici. ». En décembre 1983, la hiérarchie de lÉglise catholique, confortée par le message papal, publie une Charte sur la promotion humaine qui insiste sur la nécessité de libérer lhomme des contraintes naturelles, des dominations sociales et économiques. Ce document propose aussi seize projets prioritaires de transformation sociale avec, en premier lieu, un programme dalphabétisation que lÉglise accepte même de lancer.
Mais, à partir de 1988, elle se replie sur elle-même, se montrant incapable de soutenir le peuple dans ses luttes sociales. Les propos du prêtre Aristide choquent la susceptibilité des évêques et celle de lordre des Salésiens qui lexclut en décembre 1988. Ses supérieurs évoquent cinq raisons pour justifier cette expulsion : incohérence entre le choix de vie et daction du père Aristide avec les constitutions salésiennes, profanation de la liturgie, rupture avec lÉglise locale, incitation à la haine et à la violence, exaltation de la lutte des classes. La fragile unité religieuse réalisée contre le régime Duvalier sest brisée. Deux modèles sopposent : une Église qui accepte dappuyer les revendications des mouvements populaires, une autre Église qui ne parvient pas à couper ses attaches avec loligarchie Le 30 avril 1988, la hiérarchie catholique, qui nest pas
prête à accueillir les critiques et les exigences des nouveaux
alphabétisés, décide de dissoudre les deux principaux
organes de la mission Alpha : le Conseil épiscopal national dalphabétisation
(C.E.N.A.) et la direction interdiocésaine (D.I.A.). L'Organisation des États américains (OEA), puis l'Organisation
des Nations unies (Onu) décrétèrent des sanctions
contre le nouveau régime militaire du général Raoul
Cédras. Le pays fut soumis à un blocus économique
à partir de 1993. La situation alimentaire et sanitaire se dégradait,
et les négociations pour le retour d'Aristide s'éternisaient.
René Préval est le seul chef d'état à boucler le mandat de cinq ans prévu par la Constitution de 1987. Il tente de remettre en état les infrastructures du pays et met en route une réforme agraire. Une visite, en mai 1996, à Saint-Domingue permet la mise en place dune commission bilatérale chargée de gérer les contentieux entre les deux pays. À lintérieur, le gouvernement haïtien doit faire face à une opposition regroupée autour de lancien président Jean-Bertrand Aristide, dont le parti a refusé les privatisations dentreprises publiques imposées par les investisseurs internationaux et sest autoproclamé victorieux lors des élections partielles sénatoriales davril 1997. Pour protester contre la fraude électorale, le Premier ministre Rosny Smarth démissionne en juin 1997. Après le refus par le Parlement de ratifier la nomination dEriq Pierre en juillet 1997 et celle dHervé Denis en décembre 1997 et en avril 1998, Jacques-Édouard Alexis, ministre de lÉducation, est finalement désigné Premier ministre, en juillet 1998. Mais ce nest que le 26 mars 1999, après 21 mois de crise, émaillés de graves incidents (plusieurs assassinats politiques), que le président René Préval et cinq partis dopposition parviennent à un accord pour former un nouveau gouvernement dirigé par Jacques-Édouard Alexis. La première mission de celui-ci est dorganiser les élections législatives. Plusieurs fois reportées, celles-ci se tiennent en mai 2000. Lors du premier tour le parti la Famille Lavalas revendique la victoire, mais le président du Conseil électoral provisoire refuse dentériner les résultats, ce qui replonge le pays dans la crise.
En novembre 2000, Jean-Bertrand Aristide est proclamé vainqueur de lélection présidentielle avec 91,69% des suffrages exprimés. Selon le Conseil électoral provisoire (CEP), la participation a atteint 60%, mais selon les partis dopposition, qui ont appelé au boycott de lélection, elle na été que de 5%. Compte tenu des irrégularités commises lors des élections législatives et municipales de lété 2000, lUnion européenne et les États-Unis ont refusé denvoyer des observateurs et une aide internationale de 500 millions de dollars est gelée. Haïti entre alors dans une période de crise politique, aggravée par la corruption, le trafic de drogue et des assassinats de journalistes. En 2002, le Premier ministre Jean-Marie Chérestal est remplacé par Yvon Neptune. Les manifestations dénonçant la dérive dictatoriale du président Aristide et réclamant son départ se multiplient au cours de 2002 et 2003 ainsi que les démissions de ministres. Les cérémonies du bicentenaire de lindépendance dHaïti (1er janvier 1804) sont célébrées à partir du 1er janvier 2004 sur fond daffrontements entre partisans (les groupes armés des « chimères ») et opposants au président Aristide. Linsurrection sétend au mois de février, les rebelles du Front de résistance révolutionnaire de lArtibonite semparant successivement de Gonaïves, la quatrième ville dHaïti, puis de Cap-Haïtien, la deuxième ville, et faisant route vers la capitale. Le chaos, qui sétend dans le pays, aboutit à la démission du président Aristide le 29 février, sous la pression américaine et française. Boniface Alexandre, président de la Cour de cassation, est nommé président par intérim. Une force multinationale, composée de soldats américains, français et canadiens, est alors envoyée sur place. Le leader des rebelles, Guy Philippe, qui se proclame « chef militaire » dHaïti, accepte de déposer les armes, mais la situation reste très incertaine et marquée par des violences persistantes. |
|
Don d'Amour - Haïti -
|